Thème 2

Arvida, cité industrielle planifiée

2.1

Une synthèse urbanistique avant-gardiste

Les débuts de l’industrialisation engendrent plusieurs conséquences sur les plans économique et social. En Europe et en Amérique du Nord, plusieurs villes apparaissent et s’organisent en fonction de la production. Né des exigences spécifiques de la société industrielle, l'urbanisme s'impose peu à peu dans le monde entier comme une nouvelle discipline. Parallèlement la profession de townplanner apparaît. Chef d’œuvre du génie créateur humain, la ville d'Arvida marque un point culminant dans l'histoire de l'industrialisation et des utopies socio-industrielles. Elle représente l’aboutissement de décennies de recherches sur l’habitat ouvrier, sur les villes nouvelles ainsi que sur les villes industrielles planifiées.

L'hygiénisme

En Europe, l’histoire de la santé et l’histoire de l’urbanisme sont étroitement liées. La disposition des villes, l’entassement humain et animal ainsi que les piètres conditions d’hygiène ont comme conséquence l’insalubrité urbaine. Naît ainsi l’idée qu’il faut changer les villes afin de bénéficier d’air pur. Cette prise de conscience donne naissance, au xixe siècle, à l’hygiénisme et à une tentative de transformation des espaces urbains.

Biologiste et sociologue, Patrick Geddes amène alors l’idée que l’environnement du milieu de vie et les habitants sont liés. Pour lui, le développement des villes doit être planifié en fonction de l’aspect social, mais également environnemental. Geddes recommande l’intégration de la nature dans la ville. Dans le même ordre de pensée, Frederick Law Olmsted, un architecte-paysagiste américain, préconise la conservation d’éléments naturels afin de constituer des espaces verts.

Le plan d’Arvida a été réalisé en tenant compte de l’importance de garder les espaces verts. Ainsi, le tracé des rues ainsi que le découpage du parcellaire respectent la topographie permettant notamment de garder la coulée des écoles.

 

City Beautiful

Au début du xxe siècle, la ville est vue comme un des moyens d’améliorer les conditions de la collectivité. Se développe ainsi un mouvement architectural et urbanistique nommé City Beautiful, qui vise l’embellissement des villes. Très influent en Amérique du Nord, le mouvement est étroitement lié à l’élaboration du plan réalisé par Frederick Law Olmsted pour l’Exposition universelle de 1893. Olmsted proposait de créer une armature verte faite de parcs reliés les uns aux autres par des berges-promenades et des avenues promenades, le Park System.

Le City Beautiful met l’accent sur l’intégration d’un centre civique, de parcs et de grands boulevards. Les commerces sont rapprochés les uns des autres et assurent un flux constant de personnes. Afin de préserver l’attrait de cette zone centrale, les moyens de transport sont facilités. Le zonage se révèle essentiel pour établir un certain contrôle. L’objectif du City Beautiful est que le centre urbain reflète le dynamisme de la ville, son progrès et sa prospérité. Il s’agit d’offrir aux habitants un paysage urbain grandiose dont l’équilibre et l’harmonie de l’architecture néoclassique et baroque assurent la beauté.

Le mouvement City Beautiful a eu une grande influence, notamment pour les villes comme Cleveland, Chicago et Washington. En s’établissant dans la région, Alcoa désire faire d’Arvida une métropole aluminière. Le plan Perspective of Business District : Town of Arvida, attribué à Brainerd, présente un centre-ville grandiose mettant en relation une cathédrale d’une part et l’usine de l’autre, de même qu’un centre civique et une gare. On y retrouve de grandes avenues entourées de jardins où s’alignent des bâtiments symétriques d’inspiration classique. Également, le centre-ville d’Arvida est construit suivant une réglementation. Les bâtiments ne doivent pas être plus hauts qu’une largeur de rue et doivent avoir un revêtement de brique ou de pierre.

Garden City

Le développement de l’industrie au cours du xixe siècle, notamment en Angleterre, a entraîné certains bouleversements sociaux, dont un accroissement de la population urbaine au détriment des campagnes. Rapidement, les villes se retrouvent engorgées, ce qui cause des conditions de vie et d’hygiène désastreuses. Naît ainsi un sentiment antiurbain. Devant les horreurs de la ville, les citadins voient en la nature, un refuge.

C’est dans ce contexte que l’urbaniste britannique Ebenezer Howard fait paraître un ouvrage intitulé To-morrow : A Peaceful Path to Real Reform. La théorie qu’il développe propose de réaliser un lieu hybride, une synthèse de la ville et de la campagne, où se retrouvent les avantages de l’un et de l’autre. Il s’agit du principe de la Garden City ou cité-jardin, représenté dans le diagramme des trois aimants. La ville idéale de Howard est une petite cité de 6 000 acres (2 400 hectares) dont la population est limitée à environ 30 000 personnes. La ville est complètement indépendante, gérée et financée par les citoyens ainsi qu’autosuffisante grâce à la ceinture agricole qui borde la ville. Le concept de Howard est mis en application par la réalisation de la Letchworth Garden City et de la Welwyn Garden City, toutes deux situées en Angleterre.

Au Canada, Thomas Adams constitue le promoteur de la Garden City en initiant plusieurs concepteurs canadiens au mouvement. Premier secrétaire de la Garden Cities Association, il fonde le Town Planning Institute of Canada et réalise les plans des premières villes planifiées canadiennes du xxe siècle, dont Témiscaming.

Ville de l’Aluminum Company of Canada, Arvida est unique. Conçue pour  être attirante et confortable, c’est un endroit idéal pour vivre et élever une famille. C’est une ville sans taudis où l’aménagement paysager représente un aspect essentiel. Les parcs, les bosquets et les ravins contribuent au charme de la ville et à la beauté du paysage. Dès 1927, la compagnie plante plus de 700 arbres : 158 ormes, 467 peupliers, 51 saules et 33 érables argentés. Les habitants participent également à l’embellissement de la ville par l’enjolivement de leur terrain notamment par des fleurs ou jardins. C’est une ville où la nature occupe une place centrale.

Fonctionnalisme et Charte d’Athènes

Le développement désordonné des villes amène les urbanistes et les architectes à redéfinir la manière de les construire. C’est lors du 4Congrès international d’architecture moderne (CIAM) qu’ils établissent un programme pour la planification et la construction des villes basé sur quatre fonctions principales : habiter, travailler, circuler et se recréer. La Charte d’Athènes, mise en forme et publiée par Le Corbusier par la suite, constitue la récapitulation des principaux points abordés lors du congrès.

Parmi les nombreux points définissant le fonctionnalisme, on retrouve le principe du zonage, qui est essentiel pour répartir les espaces selon les quatre fonctions. Le soleil, la verdure et l’espace sont au centre du fonctionnalisme. Ainsi, l’architecte et urbaniste français Le Corbusier privilégie les constructions hautes à une certaine distance les unes des autres afin de laisser de l’espace et de profiter de l’ensoleillement. Les loisirs peuvent ainsi récupérer les surfaces vertes. Les industries ne doivent pas être trop éloignées des résidences afin de limiter les transports. Le Corbusier, investigateur des recherches qui établirent les principes du fonctionnalisme, est la référence de plusieurs urbanistes des années 1950 et 1960.

La cité de l’aluminium est conçue un selon une sectorisation fonctionnelle qui prévoit des espaces verts, des aires d’habitations et au centre du quartier, un ensemble institutionnel. Les secteurs résidentiel, récréatif et institutionnel se distinguent par rapport à l’occupation industrielle de l’usine ce qui est très avant-gardiste dans l’histoire de la planification des villes. Le neighborhood centre (carrefour giratoire) face à l’église Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus sépare les différentes fonctions de se loger, circuler, travailler, se divertir. Cette planification urbaine est précurseur du fonctionnalisme dont les applications pratiques se ne se manifesteront que plus tard.

2.2

Les créateurs

La planification et la construction d’Arvida sont le résultat de l’influence décisive de plusieurs acteurs clés.

Edwin Stanton Fickes

Ingénieur diplômé de l’Institut polytechnique Rensselaer dans l’État de New York, Edwin Stanton Fickes travaille cinq années à New York avant d’être recruté par Alcoa pour réaliser les plans des installations de l’aluminerie de Shawinigan ainsi que pour en chapeauter la construction.

Pendant près de 40 ans, Fickes parcourt le monde en concevant, en construisant et en examinant les besoins de l’industrie. Il est témoin de la création de plusieurs villes de compagnie, dont Massena, Badin, Alcoa, Mackenzie et Moengo, où il côtoie différentes cultures. En visitant les quatre coins du monde pour Alcoa, Fickes s’inspire des différentes manières de faire. Il exporte les idées et les visions pour la création de nouvelles villes. Ainsi, il n’est guère étonnant de trouver des similitudes entre Arvida et d’autres villes ailleurs dans le monde dont Fickes se serait inspiré. Tel est le cas notamment de la ressemblance entre certaines maisons d’Arvida et les cottages nordiques de Rjukan, en Norvège.

Harry Beardslee Brainerd et Hjalmar Ejnar Skougor

Originaire de New York, Harry Beardslee Brainerd fait ses études à la Columbia University School of Architecture et se spécialise par la suite dans divers ateliers, où il acquiert une formation axée sur le town planning. Brainerd est connu pour ses écrits sur l’organisation et sur la planification des villes. Il a également travaillé sur la préparation de rapports et de plans de zonage de plusieurs grandes villes américaines.

En 1924, Brainerd s’associe avec Hjalmar Ejnar Skougor, ingénieur industriel spécialisé en house planning. Ensemble, ils réalisent les plans de deux villes nouvelles, soit Maria Elena, au Chili, et Arvida. Réalisé à la demande d’Alcoa et sous la direction de son président, Arthur Vining Davis, le plan d’Arvida est une synthèse originale  de l’urbanisme, en réunissant des méthodes, inventées et expérimentées en Amérique et en Europe.

Harold R. Wake

Responsable de la construction et gérant des immeubles à Arvida, Harold R. Wake est au service d’Alcoa depuis de nombreuses années lorsqu’il arrive sur le chantier d’Arvida. Auparavant ingénieur des travaux publics et directeur du bureau de l’immobilier d’Alcoa à Badin, en Caroline du Nord, Wake s’est familiarisé avec le problème d’établissement de plusieurs cultures. Pour lui, procurer une maison confortable adaptée à la population locale assure une main-d’œuvre stable et productive. Le catalogue des maisons de Badin est d’ailleurs contrôlé par Wake.

Lorsqu’il arrive à Arvida, Wake procède à quelques modifications des plans effectués par Brainerd. Il élimine la plupart des ruelles, reconnues comme étant des endroits insalubres, et ajoute des rues curvilignes pour la circulation des automobiles. Devant le peu de Canadiens français par rapport aux étrangers, Wake rejette plusieurs plans de maisons réalisés par Brainerd et les fait reprendre afin de créer des maisons plus québécoises. Ainsi, une centaine de maisons sont adaptées autant à l’intérieur qu’à l’extérieur selon le type courant des maisons du Québec afin de reprendre les usages et le paysage canadiens-français. Après avoir demeuré plus de 10 années dans la ville, Wake quitte Arvida pour rejoindre le bureau-chef de la compagnie à Montréal, en 1937.

Alfred Lamontagne

Alfred Lamontagne naît à Lévis en 1883. À la suite de son apprentissage auprès de Lorenzo Auger, il devient architecte et s’installe à Chicoutimi en 1912, au lendemain du feu de la ville. Seul architecte de la région pendant plus de 10 ans, Lamontagne bénéficie du contexte de l’époque pour se faire connaître. L’expansion industrielle de la région ainsi que la reconstruction d’une partie de la ville lui permettent de signer les plans de plusieurs bâtiments commerciaux, institutionnels ainsi que de grandes résidences. Après quelques années de collaboration, Armand Gravel et Alfred Lamontagne s’associent officiellement en 1934. À Arvida, Lamontagne réalise notamment les plans du théâtre Palace, de l’église Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus en collaboration avec Armand Gravel ainsi que de l’église Saint-Mathias. Cette dernière est le résultat du travail d’Alfred Lamontagne, d’Armand Gravel et de Jacques Coutu. Après de nombreuses réalisations, la société Lamontagne et Gravel ferme ses portes en 1961. Considéré comme le père des architectes au Saguenay–Lac-Saint-Jean, Alfred Lamontagne a contribué à former la plupart des architectes de la région.